Bien manger ne se résume pas à s’alimenter de façon variée et équilibrée. La façon de manger, et en particulier les valeurs de convivialité et de partage des repas sur lesquelles est basé notre modèle alimentaire, jouent en effet un rôle important sur la santé des individus.
Dans notre pays, où « l’affirmation d’un rapport hédonique à l’alimentation » prévaut, comme l’explique le sociologue Jean-Pierre Poulain, le taux de prévalence de l’obésité et du surpoids est modéré, comparé aux autres pays de développement équivalent, et cinq fois inférieur à celui des États-Unis. Pour les sociologues spécialistes de la question, dont Jean-Pierre Poulain, ces deux réalités sont étroitement
liées. À côté des efforts faits en termes d’attention à la qualité nutritionnelle des aliments, d’autres facteurs peuvent en effet expliquer cette relative exception française.
Une activité à part entière
Car l’alimentation à la française, ce n’est pas seulement se nourrir, mais c’est aussi une activité à part entière. Une évidence ? « Aux États-Unis, explique Claude Fischler, auteur de “Manger. Français, Européens et Américains face à l’alimentation”, la majorité des gens font beaucoup d’autres choses en même temps : conduire, se maquiller, s’occuper des enfants… Mais surtout, interrogés sur la question, ils déclarent accorder plus d’importance à cette autre activité. Impensable pour un Français ! » Une conception structurellement différente de l’alimentation donc, que l’on retrouve dans cette phrase d’une jeune Française que se plaît à citer Claude Fischler : « Quelques fois, quand j’ai des courses à faire, je ne mange pas à midi, mais j’achète un truc dans une boulangerie que je mange dans la rue, sinon j’ai faim. » Recueilli par Estelle Masson, co-auteur de l’ouvrage précité avec Claude Fischler, ce témoignage illustre le fossé qui sépare Français et Américains sur la manière de s’alimenter.
La sociabilité, facteur de régulation
Les pratiques alimentaires sont en effet intrinsèquement liées à l’histoire et à la culture d’un pays. « Dans le monde anglo-saxon, explique Claude Fischler, c’est l’individualisme, fondé sur des thèses économiques néolibérales et sur l’idéologie du triomphe de la liberté individuelle, qui prévaut. » L’alimentation est alors conçue comme une activité purement privée, chacun se retrouvant dans un face à face avec son assiette, obligé de faire les bons choix en termes de nutrition. « Mais cette individualisation du rapport à l’alimentation crée en réalité une situation anxiogène pour les individus, totalement contre-productive car elle fait le lit de nombreux troubles alimentaires », explique Jean-Pierre Poulain.
Diamétralement opposée, la conception française de l’alimentation, avec ses valeurs de convivialité et de partage, joue un rôle de régulation des pratiques. « Celui qui a tendance à ne pas assez manger va plus s’alimenter, tandis que celui qui a des tendances boulimiques mangera moins », conclut Jean-Pierre Poulain. De plus, la régularité et la convivialité des repas permet d’éviter le grignotage dans la journée, condition indispensable pour lutter contre le surpoids et l’obésité. Des repas pris ensemble et à des horaires réguliers semblent donc être un modèle dont il convient de ne pas trop s’éloigner...
A lire sur le sujet :
Claude Fischler - Estelle Masson, Manger. Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Odile Jacob, Paris, 2007, 340 pages
Claude Fischler, L’Homnivore : le goût, la cuisine et le corps, Odile Jacob, Paris, Points, 1990 (réédité en 2010)
Jean-Pierre Poulain, Sociologies de l’alimentation, PUF, Paris, 2002, 286 pages
Gilles Fumey - Olivier Etcheverria, Atlas des cuisines et gastronomies du monde, Autrement, Paris, Atlas/Monde, 2004, 79 pages (en partenariat avec le ministère de l’alimentation)
Voir aussi :
Contre la malbouffe : cuisinez !
03/02/2012
Sauvegarder le repas gastronomique des Français
03/02/2012
Le "repas gastronomique des Français" à l’Unesco
16/11/2010
Les comportements alimentaires à la loupe
01/07/2010
